François Bégaudeau a lu « 50 nuances de cris »

L’écrivain et critique François Bégaudeau nous a fait l’honneur de lire le recueil de Johan Rinchart « 50 nuances de cris », édité grâce à Bukku. Nous ne résistons pas au plaisir de vous partager le courrier qu’il a adressé à l’auteur…

 

©Pierre-Yves Jortay

 

Bonjour Johan,

En dépit de son titre – la littérature c’est pas les jeux de mots, comme vous savez –, votre livre est bien plaisant. Je me sens très familier de ces petites histoires, à la fois légères et poignantes. Très familier de l’esprit ludique qui ressort de tout ça. La littérature c’est pas un jeu de mots, mais ça tient du jeu. Les sinistres durassiens de tous les pays l’ont oublié. Ça joue beaucoup, ici, et on sent que la plume est maîtresse du jeu. Que c’est elle qui conduit les récits, un peu au hasard, se laissant porter par les associations, les mots, etc.

Il y a quelques récits qui sont, je crois, excessivement obscurs. Non par leur côté absurde : l’absurde est toujours limpide. Mais plutôt dans leur organisation narrative. Parfois on s’y perd un peu – on aime se perdre dans le texte, mais on n’aime pas perdre le texte.

J’ai relevé des phrases qui m’ont plu – parce que ce livre vaut essentiellement pour ça. Pour le légitime plaisir d’agencer des phrases qui ressort de lui. Plaisir souvent partagé.

 

L’après-midi, Marcelin filait racheter des timbres, souriant, ne comprenant pas mais comprenant.

« (…) ne comprenant pas mais comprenant (…) » est d’une grande efficacité ; en dit plus long que trois pages de psychologie.

 

Ferdinand Poitou, un jour de mars 1918, s’en alla pour de bon, à la chasse aux papillons. Il revint vingt ans plus tard et, à son épouse qui ne l’avait pas reconnu, il présenta quelques excuses, platement et timidement, en regardant ailleurs.

Voilà ce que permet le récit. Cette énorme ellipse. Cette fantaisie par l’ellipse. En si peu de mots. Un scripteur a ce pouvoir magique dans les doigts, et vous faites bien de l’utiliser)

 

C’est très peu japonais, tout cela, se dit-elle, nous sommes en principe si discrets.

Un truc court sur tout le livre : votre fixette sur les nationalités, les clichés attachés à elles, que vous moquez tout en les maintenant. On sent que la variété de l’humanité est chez vous une source d’amusement (je suis pareil).

 

Quelques jours plus tard, Miranda Le Goff prenait une sage décision : changer de nom.

En appendice de votre truc sur les nationalités, cette obsession des patronymes ; ce gout pour eux. Et vous avez bien raison : les patronymes sont des ressources verbales immenses. Dont nos amis durassiens se sont connement passés en systématisant l’initiale…

 

Il lui restait assez de bois pour trois hivers environ mais elle était ressortie précipitamment pour flanquer un coup de hache dans des bouleaux (elle n’était pas sûre que c’était des bouleaux).

J’adore cette parenthèse semi-absurde.

 

Avant de tout quitter et de changer de nom, Nanouk ne connaissait pas son voisin parisien. À cette époque, Nanouk s’appelait Marlène. Elle avait un travail. Elle faisait beaucoup l’amour. Elle pensait des choses comme : un homme jouit plus vite et plus fort avec une Marlène qu’avec une Marie-Pierre. Marlène ça fait sexy, Marlène ça fait sensuelle, Marlène ça fait Allemande, Marlène ça fait SS, et Marlène pensait aussi que le plaisir sexuel a autant à voir avec la mort qu’avec la vie. À présent que Marlène s’appelait Nanouk, elle ne se masturbait même plus.

On y revient, en explicitant la chose : oui le signifiant conditionne les âmes (c’est le b.a.-ba du tempérament littéraire que de le croire). Et la dernière phrase est géniale.

 

Ce jour-là cette mère cessa de chercher une définition acceptable de la mélancolie dans les dictionnaires et sortit de sa tanière. L’eau ruissela sur son visage mais elle était dans un état proche du bonheur, qu’elle géra.

Les deux phrases sont bien, mais le « virgule qu’elle géra » est génial. Flaubertien.

 

Or, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, ni cela dont il s’agit.

Votre ludicité, qui fait son miel des bizarreries de la langue. J’ai dû faire des blagues de ce genre ici et là.

 

Un temps, il avait même eu envie de s’affilier aux Brigades Rouges mais il était juste resté supporter de la Juve.

Un peu facile et classique, mais finalement très bien, très juste.

 

Paraît qu’elle épousa un écrivain – à quoi ça sert d’écrire ? À ça, épouser des mannequins.

Si seulement !

 

Le Brésil du football n’a jamais formé de grands gardiens de but mais Raul exagère.

J’adore ce « Raoul exagère » assez chevillardien.

 

Zimmi Sporta aurait pu être négociant en pâtes de toutes sortes et toutes formes, traînant partout avec lui sa valise de représentant fatigué, mais une mauvaise toux en avait un jour décidé autrement et depuis lors, il était alité, rêveur et oublieux, inventeur de frasques imaginaires, de vies qui ne seraient jamais vécues, les siennes et celles de ses hôtes, et ces derniers riaient, riaient, riaient à chaque visite à la clinique, dans cette chambre beigeasse où depuis des années un robinet gouttait, sans jamais être réparé, mais Zimmi s’était habitué.

Là on sent que la phrase se laisse emporter d’une chose à l’autre, pour finir par ces gouttes, et ce dernier segment surnuméraire, cette notation en plus, au passage, ce petit supplément de vie.

 

Alessandra Sirba était une vieille dame toute simple. Chaque soir à 20 h, depuis presque 5 ans, elle pénétrait dans la gelateria et commandait une glace deux boules : zabaione-zuppa inglese. Elle la mangeait les yeux dans le vague puis repartait en remerciant. Le premier soir où Alessandra Sirba ne vint plus, Flavia, la plus revêche des serveuses, se trompa trois fois dans ses comptes.

J’aime bien cette façon de développer un bestiaire humain, s’arrêtant sur chaque personnage pour le croquer au passage.

 

À ce train-là, il serait bien vite périmé. Un jour, il s’offrit un chien qui avait perdu ses maîtres, un chien grand, robuste, presque vieux. Il faut croire que celui-ci trouva Bulle à son goût : il n’en fit qu’une bouchée. Ou alors, c’était un chien qui avait toujours fait comme ça.

Dernière phrase très bien, qui domine souverainement l’horreur par une notation banale et frappée au coin du bon sens.

 

Etant donné que le jeune CRS s’en tirerait sans peine grâce à son casque fabriqué en Chine.

Dernier détail greffé là, inutile mais juste ; toujours avec cet effet de restituer la drôlerie absurde du monde réel.

 

Au fond, ce n’était pas facile d’être les gens.

Simple, superbe, opaque et lumineux.

 

OK pour l’euthanasie mais on va d’abord te nettoyer tout ce vilain caca. 

Drôle).

 

Mildred Pierce avait enfermé son mari dans le coffre de la voiture et régulièrement elle venait vérifier son état, voir aussi s’il ne manquait de rien.

Drôlerie pince sans rire de cette phrase.

 

Cela dit, un Européen tentait-il d’identifier la nationalité d’autres Européens au premier regard ? Sans doute pas. Ou peut-être que oui.

Le scepticisme indécrottable de ce texte. Son scepticisme profond, ontologique – pas celui des auto-décrétés sceptiques qui sont des monstres de certitudes.

 

Mais qui connaissait suffisamment les oiseaux pour pouvoir affirmer que lorsqu’ils regardent une femme sexy peindre avec entrain, c’est la toile qu’ils regardent et pas la femme ?

Bonne question ; absurde et logique.

 

En plus, il semblait que le monde dans sa globalité était en train de devenir polonais.

Isolée, cette phrase est parfaite.

 

Et quand elle en aurait eu bien marre, elle aurait terminé par un bon petit suicide. C’était ça ou massacrer tous ces cons qui ne feraient jamais rien avancer mais par paresse elle préférerait se suicider.

Le style qui domine le monde, qui domine l’horreur.

 

Ils convinrent que ce qu’ils avaient fait de plus original dans leur vie, c’était déranger une ou deux molécules d’air, et encore.

Le scepticisme s’ancre bien sûr dans un très légitime et incontestable sentiment de la vanité de tout.

 

Oui, les Paul-Louis aussi s’énervent parfois.

Parfait ; absurde et logique aussi : le bon cocktail.

 

On allait ajouter : et pourtant elle sentait qu’elle mouillait. Mais on ne l’écrira pas. Et pourtant elle sentait qu’elle mouillait.

Ce genre de tours il ne faut pas en abuser, et vous êtes au bord parfois d’en abuser. Mais cette fois ça passe bien.

 

Greta oubliait vite qu’elle pleurait.

Beau et émouvant condensé du cauchemar d’Alzheimer.

Le même tempérament, mais partiellement canalisé, fera de lui le premier Arabe vainqueur du Tour de France six ans plus tard, ni vu, ni connu.

Rire -mais je ne mettrais pas de virgule entre ni vu et ni connu

 

C’est peut-être juste ça, écrire, au fond : continuer en se disant qu’on ferait mieux de se taire.

Absolument ; très beckettien, ça. On dirait aussi : continuer en se disant que se taire ne serait pas moins légitime -mais parler pas moins légitime que se taire, donc parlons.

 

Benita Ramirez s’était donné pour défi de manger deux tranches de jambon dans chaque pays du monde.

Vous êtes fort sur les premières phrases et celle-ci est une des meilleures

 

Amandine Bastiani n’aimait pas qu’on la prenne pour une Corse, et ne tenait pas à se justifier à ce sujet – ni à aucun autre, d’ailleurs.

Ça, j’aime : l’arbitraire de certains décrets

 

Vous l’aviez cru Géorgien et il n’en était rien : Eugène Protokochvili a grandi à Namêche, comme tout le monde.

Une première phrase encore. À laquelle ce « vous » donne un cachet supérieur. Avec « on » ce serait deux fois moins bien.

 

Arqueil. Molitor. Boulonnière. Ils avaient de ces noms dans cette boîte. 

- On a de ces noms dans cette boîte ! s’exclama Arqueil. Il avait même été tout près de s’esclaffer. 

J’ai parfois fait des trucs comme ça aussi : redoublement de la narration par un propos de personnage. Donc je ne vais pas cracher dessus.

 

Votre ultime cri, celui que vous pousserez silencieusement bouche ouverte, yeux ébahis, rebondira longtemps sur nos regards d’aveugles, comme une interrogation muette : c’est déjà fini ?

Beau et très juste je le crains.

Amicalement,

François

 

« 50 nuances de cris » est disponible au format numérique (7€) dans notre librairie en ligne. Mais aussi en version papier (14€), à commander en nous envoyant un courriel à l’adresse : info@bukku.eu ! L’ouvrage est également en vente à la librairie Point Virgule à Namur et sur le site de La Librairie belge.

Plus d’infos sur l’actualité de François Bégaudeau : http://begaudeau.info/

Bukku remercie le photographe Pierre-Yves Jortay : https://www.pierreyvesjortay.com/

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